Interview de Jean-Marc Civière

Membre du bureau du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité

Jean-Marc, vous travaillez aujourd’hui en tant que Responsable du développement au sein d’HUMY. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ?

J’ai 53 ans. J’ai fait mes études dans le marketing des achats et ne suis donc pas issu d’un sérail scientifique lié à l’environnement.

En 2006, j’ai eu une annus horribilis d’un point de vue professionnel et personnel avec comme point culminant le décès de ma mère. J’ai eu l’impression d’être dans une lessiveuse. J’ai perdu mes repères. Cette année fût fondamentale et charnière dans ma vie. Confronté à la mort de celle qui m’avait donné la vie, j’ai été confronté au temps qui passe et qui ne revient jamais. Que faire de ma vie à l’approche de la quarantaine ? J’ai eu ma crise un petit peu plus précocement que des quadragénaires. Ces bouleversements m’ont conduit à une réflexion profonde sur ma vie et mes choix professionnels. J’ai voulu utiliser le temps qui me reste à vivre à faire quelque chose qui me fasse vibrer. Protéger l’environnement me fait vibrer, aussi j’ai fait une dinguerie en quittant un confort relatif pour aller dans un inconfort épanouissant.

J’ai créé Humy le 25 décembre 2006, comme un cadeau de Noël. Je ne connaissais rien au domaine associatif et rien au domaine environnemental. J’ai appris sur le tas avec une vision intuitive qui n’a pas changé depuis : travailler avec des partenaires locaux pour déployer une vision holistique des projets de conservation.

Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ?

J’ai travaillé dans les achats, le marketing de produits, et le développement de partenariat dans différentes structures, toujours en lien avec les composants électroniques et l’informatique. J’ai eu aussi une expérience courte de création d’entreprise.

La plus belle expérience est celle que je vis maintenant, mais je ne pourrais la vivre si je n’avais pas vécu mes autres expériences antérieures. Je ne jette rien de ma trajectoire professionnelle, tout m’a servi et me sert encore aujourd’hui. Cependant, malgré les difficultés innombrables, j’ai du contentement à faire ce que je fais aujourd’hui alors que ce n’était pas toujours le cas avant.

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ?

Si l’on a conscience de l’importance de la protection de la biodiversité, il est alors naturel de travailler dans les pays en développement car très souvent la biodiversité est exceptionnelle. Les moyens financiers et parfois humains sont faibles, aussi cela devrait être une priorité de la communauté internationale de se préoccuper concrètement de projets de conservation et de protection de l’environnement dans ces pays. La sauvegarde de la biodiversité dans les pays en voie de développement est le parent pauvre de l’aide internationale alors qu’elle ne devrait pas l’être. D’une part parce que cette richesse est intégrée au patrimoine mondial terrien, d’autre part parce que protéger la biodiversité, et en particulier les écosystèmes, permet aux riverains de ces zones de ne pas s’appauvrir davantage de par les services rendus par la Nature gratuitement.

Forêt de Hlanzoun – vue drone – 2021 © Vincent Romera

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confronté dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes le plus fier ?

Nous travaillons conjointement avec d’autres structures à la protection d’une quinzaine d’espaces naturels remarquables au Bénin, Cambodge, Colombie, Indonésie et Madagascar.

Les défis sont immenses pour chaque zone. Les stratégies ne sont pas simples à être conçues et encore moins à être déployées. Les réalités locales de certaines zones nous rattrapent bien vite. Comment œuvrer dans un cadre de corruption généralisée, de démographie importante nécessitant l’accaparement d’espaces forestiers toujours plus nombreux ? Parfois, je me sens dépassé par des situations inextricables où la bonne volonté n’est pas grand-chose face à l’avidité, la médiocrité humaine ou le désintérêt complet pour la protection de l’environnement. Tous les acteurs de taille modeste dont nous faisons partie sont confrontés à des manques de ressources humaines et financières. Nous devons être poly-compétents ce qui est difficile. Idéalement, nous devrions pouvoir intervenir avec des équipes composées de spécialistes en ethnologie, biodiversité, développement économique local, médecine, éducation, etc. Dans la pratique, à l’instar de beaucoup de mes confrères, je me contente de faire du mieux que je peux, ce qui n’est pas tout le temps à la hauteur des enjeux.

Euplecte-franciscain © Vincent Romera

Je n’ai pas de fierté par rapport à ce que j’ai pu faire à travers la structure que j’ai créée. Il m’arrive, en revanche, d’avoir du contentement. Dans notre milieu, j’ai rencontré quelques personnes abjectes, d’autres sans intérêts, mais majoritairement des personnes remarquables qui ne comptent pas leurs heures pour protéger la Nature. J’aime travailler avec des gens qui ont leurs tripes sur la table, qui ne connaissent pas forcément le chemin pour l’accomplir, mais qui ont un but simple : protéger et/ou restaurer une zone remarquable. Confrontés à des difficultés et à des avenirs parsemés de nuages plus ou moins noirs, ces moments appréciables liés au devoir accompli ne sont pas très nombreux. Je vis plutôt dans des problèmes permanents à résoudre.

Concernant les projets en cours, nous avons un défi de taille actuellement au Bénin. Nous intervenons pour la protection de la forêt de Hlanzoun (connue aussi sous le nom de Lokoli) depuis quelques mois. Différentes structures ont essayé et échoué durant les 15 dernières années dans cette zone. Le contexte est complexe. Notre écologue s’est rendu sur place pendant 4 mois et a pu travailler avec les équipes d’Ecodec, notre partenaire béninois que nous avons intéressé à la protection de cette forêt. Elle est la seule d’Afrique de l’Ouest à être traversée par un cours d’eau permanent.

Le nombre de problèmes à gérer est colossal. Si rien n’est fait, dans peu d’années il ne restera plus grand chose de cette forêt déjà bien amochée. Elle fait presque 3 000 hectares.

Nous créons un consortium afin d’agréger les bonnes volontés. J’en profite pour lancer un appel aux structures qui seraient intéressées pour nous rejoindre et travailler ensemble à la protection de cette forêt qui est l’un des 3 ou 4 écosystèmes les plus importants du Bénin. Malheureusement, la forêt ne jouit d’aucune protection réelle.

Quel est votre espèce favorite et pourquoi ?

J’ai plusieurs espèces favorites et non pas une espèce en particulier. Il y a quelques années, j’étais fasciné par les primates. J’adorais les petits singes facétieux. Je suis toujours en admiration devant eux. Mes chats m’ont fait découvrir les félins. J’aime tout particulièrement les panthères des neiges, les manuls et les panthères nébuleuses. Je trouve les tigres d’une beauté incroyable… Je suis aussi un grand fan d’ursidés et de pandas roux. Je fonds devant un castor ou une loutre. Si vous me reposez la question demain, la liste s’allongera et il est probable que je rajouterais les koalas, les indris ou bien encore les hérissons ! Cette année, j’ai découvert les doucs à pattes rouges. Il se pourrait bien qu’ils deviennent mon espèce favorite tellement ils sont magnifiques.

Comment voyez-vous l’avenir de la planète et les nombreux défis qui se posent aujourd’hui pour concilier à la fois les enjeux de protection de la nature et de développement ?

C’est une question difficile. Faire des prospectives à partir de l’existant, des courbes et des tendances me conduirait inéluctablement vers un pessimisme profond. Ce n’est pourtant pas ma nature, mais je dois admettre que la situation globale est très grave et que des solutions pérennes, acceptables par le plus grand nombre, efficaces et faciles à mettre en place font cruellement défaut. Ici ou là, il peut y avoir des embryons de succès, mais parfois ils sont en trompe-l’œil et ne sont de toute façon pas à l’échelle de ce qui serait nécessaire pour sauver l’ensemble de la planète. Comment résoudre une équation comportant une Nature fragile (bien que résiliente), une démographie mondiale démente, une course à la consommation de tout et n’importe quoi pourvu que ça rentre dans un PIB et contribue à une croissance économique mortifère ? Le train est lancé à pleine vitesse, il accélère et possède de plus en plus de wagons. Le risque de déraillement augmente. Si je le souhaite d’un côté, je ne mésestime pas le cortège de souffrance qui en résulterait. Compter sur la raison et la tempérance des Terriens me semble illusoire. Que les gouvernements imposent un frein à toute cette folie pour le bien de la planète et de tous ces habitants m’apparaitrait comme la meilleure des solutions, mais là encore, c’est illusoire. Les intérêts des puissants, pour qu’il n’en soit pas ainsi, sont beaucoup trop forts.

© Vincent Romera

Le scénario le plus probable est une extinction de masse dans le style des cinq premières connues et une disparition ou une très forte dégradation d’une partie importante des écosystèmes. Avec une planète devenue fortement inhabitable, certaines espèces survivront et poursuivront leurs chemins. Il n’est pas sûr que l’humanité soit dans le lot.

Cependant, malgré cette catastrophe possible/probable, je pense que nous devons continuer à agir, même de manière dérisoire eu égard aux enjeux. D’une part, parce que par l’exemple, nous pouvons entraîner d’autres personnes vers d’autres voies et à minima vers une réflexion de leur lien à la Nature. D’autre part parce qu’un scénario alternatif que je ne vois pas est peut-être en germination. S’il existe, il faut l’aider tout en ne sachant pas à quoi il ressemblerait, ce qui n’est pas facile. Toute action qui freine la destruction de la Nature laisserait un petit peu plus de temps pour que cette alternative advienne.

Que vous apporte votre participation au groupe de travail Pays en développement et Biodiversité et vers quelles actions le collectif doit se tourner aujourd’hui ?

Il est toujours intéressant pour moi d’échanger avec mes pairs. D’une part parce que cela me permet de me nourrir de visions et d’expériences différentes des miennes. D’autre part parce que quand la confiance s’installe, il est possible d’aborder le partage d’échecs avec bienveillance. On apprend parfois plus de ces partages d’expériences difficiles que d’expériences réussies.

Il appartient au groupe de définir ses actions prioritaires. Ce groupe n’a de valeur que par la composition de ses membres. Personnellement, je souhaite qu’un annuaire le plus exhaustif possible des acteurs œuvrant à la protection de l’environnement à l’international puisse voir le jour rapidement. Ceci permettra peut-être de nouer davantage de contacts mais surtout de savoir qui fait quoi et dans quelles zones. Nous avons besoin de travailler ensemble, même si chaque structure peut rester indépendante. 

Je pense que ce travail de coordination et de liant réalisé au sein de ce groupe peut nous être très précieux, à tous et pour les causes que nous défendons.

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