Interview de Damien Martin

Coordinateur du volet développement organisationnel pour le compte du PPI en Afrique de l’Ouest et membre du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Damien, vous travaillez aujourd’hui en tant que Consultant en charge du développement organisationnel des acteurs de la société civile d’Afrique de l’Ouest pour le Programme de Petites Initiatives (PPI). Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ? Alors que dire de plus pour me présenter…peut-être commencer par dire que j’ai la chance de vivre – depuis une 20aine d’année – au Sud du Bénin, dans un petit coin de campagne situé au bord d’un marécage verdoyant plus connu sous le nom de ‘’Vallée du Sitatunga’’. Ajouter qu’avec mon épouse, Chantal, nous avons deux filles : Divine-Nature (13 ans) et Sagesse (10 ans). Avec elles, et l’aide précieuse de trois supers collègues : Sathurnin, Henock et Naomie nous faisons vivre une petite ferme pédagogique avec l’objectif à l’échelle de notre agrosystème de puiser dans la richesse de la biodiversité cultivée pour tendre vers notre souveraineté alimentaire collective tout en observant les effets de nos pratiques agroécologiques sur le retour de la biodiversité sauvage. Et ce faisant travailler sur nos capacités à cohabiter avec elle tout en essayant de réduire les risques potentiels sur les humains et les dégâts sur nos productions. A ce jour, depuis notre petite parcelle d’1,25 hectare nous avons ainsi pu observer 72 espèces d’oiseaux, 40 espèces de reptiles et 14 espèces de petits mammifères. Pour ce qui est de l’origine de mon engagement pour la Nature, il prend sa source dans mon enfance et je le dois à ma mère. C’est elle, qui petit nous a transmis à mon frère et moi, son respect et sa grande curiosité envers toutes les autres formes de vie (humaines comprises) avec lesquelles nous co-existons. Elle a également su me partager son goût pour les paysages de forêts et de bocages et sa grande fascination pour les arbres, merveilles végétales que trop souvent nos yeux ne voient plus ou du moins ne contemple plus.  Grâce à elle, enfant, nous avons notamment passé le plus gros de nos temps libres à courir les champs, à construire des cabanes dans les bois, à nous baigner dans les lacs ou à patauger dans les rivières ! Animée d’une puissante fibre militante, ma mère met jusqu’à ce jour cette énergie au profit d’initiatives associatives diverses qui contribuent à penser et / ou à défendre une certaine vision politique du monde auquel elle aspire. C’est donc aussi d’elle que je tiens ma propre appétence pour la vie associative au service de sociétés humaines plus équitables et respectueuses de tous nos autres cohabitants à feuilles, épines, poils, plumes, écailles… Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? Comme beaucoup, mon parcours professionnel n’est pas vraiment linéaire et donc pas forcément simple à raconter en quelques mots. Ainsi, après avoir obtenu un BTS en aquaculture en France (au cours duquel j’ai eu à faire mes premiers pas en Afrique de l’Ouest), j’ai tout de suite migré vers le Bénin pour intégrer un dispositif de volontariat franco-allemand-béninois. Celui-ci avait pour objectif de contribuer à réaliser le 1er inventaire des petits poissons à potentiel aquariophile des plans d’eau du Bénin. C’est au cours de ce volontariat que j’ai fait équipe et me suis lié d’amitié avec Martial, agronome béninois fraichement diplômé. C’est avec lui que naitra l’idée, en 2004, de créer CREDI-ONG, une association béninoise de protection de la Nature devenu assez tôt partenaire historique du PPI (un clin d’œil au passage à Gaëtan QUESNE qui nous aura accompagné dans nos toutes premières démarches de rédaction de projet PPI en 2007). J’aurais occupé la fonction de Directeur Technique de cette organisation pendant 15 ans avant de rejoindre le PPI comme consultant en 2020. Une fonction qui m’aura ouvert les portes à un feu d’artifice d’expériences extrêmement diverses et enrichissantes qu’il me sera malheureusement compliqué de relater ici faute de place… Toutes puisaient leurs origines dans notre volonté de contribuer à l’émergence d’une génération de citoyens du monde apte à proposer et mettre en œuvre des solutions locales et durables pour un développement humain respectueux de la nature. Aussi, si dans cette mission on remplace ‘‘citoyens du monde’’ par ‘‘société civile’’, je trouve que mes fonctions actuelles au PPI vont dans la même direction me permettant ainsi d’avoir la chance de vivre économiquement de ce qui donne sens à ma vie. Enfin, de tous les cadeaux que ma vie professionnelle m’a offert jusque-là, je suis convaincu que le plus beau d’entre tous c’est la multitude de belles personnes qui m’ont accueilli à leur côté (souvent chez elles, dans leur famille) et ont partagé avec moi leur passion pour leur métier, leurs diverses façons d’être au monde ou leur univers de vie et de pensée.  Il me plait d’en citer ici quelques-unes à qui je dois beaucoup :  Arnaud LEFEVRE, Sandrine MARCHAND, Jan KAMSTRA, Yann HUCHEDE, Romain CHANOINE, Samuel MARTIN, Anne-Marie PEYRE, feu René SEGBENOU, Mère Jah et bien sûr aujourd’hui tous mes collègues actuels au PPI Nicolas, Paul, Marie, Hafida, Aurélien, Emmanuel et Thomas qui m’accompagnent avec beaucoup de patience et de bienveillance dans mes fonctions actuelles de coordinateur. Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? Comme expliqué précédemment et un peu comme Obélix, je suis tombé dedans quand j’étais petit ! J’ai ainsi passé des journées de mon enfance à capturer tout un tas de petites bêtes diverses tels que couleuvres, orvets, crapauds, grenouilles, limaces, escargots, vairons, porte-bois, crevettes, crabes… qui ont malgré eux nourri mon instinct de petit prédateur (et oui, même si je ne tuais pas ou peu, il doit y avoir un peu de ça !) et mon appétit naturaliste.  Aussi, jusqu’à ce jour cette passion (potion ?) magique pour le vivant m’habite et j’ai plaisir à essayer de la transmettre autour

Interview de Chloé Orland

Référente Ecologue au sein d’Action Contre la Faim France et membre du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Chloé, vous travaillez aujourd’hui en tant que Référente Ecologue au sein d’Action Contre la Faim France. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ? J’ai toujours été attirée par le monde naturel, avec un grand désir de comprendre comment il fonctionnait. J’ai grandi à Paris mais une année passée en Californie durant mon enfance a éveillé ma passion pour les milieux aquatiques, des rivières à l’océan. En découvrant la richesse de ces écosystèmes et de la nature dans son ensemble, j’ai compris que je voudrais consacrer ma carrière à mieux la comprendre pour mieux la protéger. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? J’ai étudié la biologie à l’Université d’Oxford, où j’ai découvert l’écologie comme discipline scientifique. Ma passion pour l’océan m’a ensuite conduite à un master en biologie marine à l’Université de Plymouth durant lequel j’ai exploré la complexité structurelle des algues en tant qu’habitats pour invertébrés marins. Après des stages sur la pêche et au sein de la Commission Océanographie Intergouvernementale de l’UNESCO, j’ai effectué mon doctorat à l’Université de Cambridge sur les liens entre les écosystèmes terrestres et aquatiques. C’est à cette occasion que j’ai découvert l’écologie moléculaire : je séquençais l’ADN environnemental dans les sédiments de lac afin d’identifier les différentes espèces microbiennes présentes et leurs fonctions. Cette expérience m’a amenée à me spécialiser en génomique environnementale lors de mon postdoctorat à l’Université de Californie Santa Cruz, où j’ai également été très impliquée dans l’enseignement.   Mes expériences sur le terrain restent parmi mes souvenirs les plus marquants. On ne mesure pas toujours l’importance de la créativité dans les projets d’écologie. Les obstacles sont nombreux – météo, prédateurs, rapports humains, limitations technologiques – et il faut constamment faire preuve d’ingéniosité et d’adaptabilité, sur les plans technique comme humain. J’ai tiré un grand enseignement de ces expériences, que j’ai eu la chance de vivre dans des lieux extraordinaires comme les forêts boréales canadiennes, la côte ouest des Etats Unis ou encore la savane rwandaise. Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? J’étais précédemment chercheuse dans le monde universitaire. Bien que mes sujets de recherche me passionnaient, je commençais à me lasser de l’aspect méthodologique de mon travail. Il était temps pour moi de quitter la paillasse pour aller à la rencontre des communautés directement affectées par des projets de conservation. Mon intérêt pour les liens entre changements climatique et environnemental et sécurité alimentaire s’était renforcé durant ma thèse. J’avais rejoint la Fondation JR Biotek, dont l’objectif est de former des chercheurs africains dans le domaine de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, tout en favorisant la santé et la durabilité environnementale. Intégrer une organisation d’aide internationale, comme ACF, qui n’est pas spécialisée dans la conservation, m’offrait une opportunité unique d’y apporter mes connaissances scientifiques et de combiner mon intérêt de toujours pour les enjeux sociaux et environnementaux. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontée dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes la plus fière ? Mon rôle aujourd’hui est multiple. Le mandat d’ACF est de lutter contre la faim et ses causes profondes, notamment le changement climatique et la perte de biodiversité. Je travaille à développer l’approche écosystémique d’ACF pour décloisonner cette lutte, en identifiant les enjeux environnementaux et climatiques auxquels sont confrontées les communautés avec lesquelles nous collaborons. Ce travail est nécessairement multisectoriel, car ces enjeux impactent aussi bien la sécurité alimentaire, la gestion de l’eau, la santé ou la nutrition. Ils doivent également être intégrés aux problématiques liées au genre. J’accompagne les équipes sur le terrain dans le développement de nouveaux projets, que ce soit lors de leur conception, leur mise en œuvre ou même dans le cadre de projets de recherche. Par exemple, j’ai participé à un projet d’agroécologie au Zimbabwe visant à diversifier les pollinisateurs alternatifs aux abeilles mellifères en enrichissant les parcelles agricoles avec des semences attractives pour ces pollinisateurs. En Sierra Leone, nous travaillons actuellement sur la protection des mangroves, en promouvant des moyens de subsistance alternatifs à l’exploitation du bois. Je propose également des formations, guides et manuels à nos équipes, qui viennent principalement du monde humanitaire et ont souvent moins de connaissances sur les thématiques environnementales. Enfin, au-delà de cette transformation en interne, il existe un véritable enjeu de visibilité externe. Je m’efforce de bâtir des ponts avec des organisations environnementales et de conservation, qui sont des partenaires indispensables si nous voulons réellement intégrer la gestion durable des ressources naturelles dans nos actions. Quel est votre espèce favorite et pourquoi ? Difficile de choisir ! J’ai toujours eu un faible pour les invertébrés marins, et en me plongeant dans le séquençage de l’ormeau noir j’ai découvert une espèce fascinante. Sa capacité à résister aux vagues et à s’adapter aux conditions changeantes des marées en fait une espèce d’une résilience extrême. J’aime aussi la symbolique de son apparence physique : son extérieur, terne et discret, cache une beauté intérieure spectaculaire, avec un nacre argenté, irisé. Cette coquille nacrée, d’une solidité unique dans la nature, est d’ailleurs ce qui lui donne toute sa force physique face aux vagues et aux prédateurs. Enfin, son importance culturelle et historique est immense : des traditions des peuples autochtones du Pacifique à son commerce, en passant par son lien avec les loutres de mer, cette espèce dépasse son rôle écologique pour marquer profondément l’histoire et la démographie de toute une région du continent américain. Comment voyez-vous l’avenir de la planète et les nombreux défis qui se posent aujourd’hui pour concilier à la fois les enjeux de protection de la nature et de développement ? J’essaye de rester positive. J’ai le sentiment qu’il y a un désir de mieux concilier

Interview de Gaétan Quesne

Directeur Europe et Responsable thématique biodiversité, forêts et Solutions fondées sur la Nature au sein du Groupe-conseil Baastel et membre du Bureau du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Gaétan, vous travaillez aujourd’hui en tant que Directeur Europe et responsable thématique biodiversité, forêts et Solutions fondées sur la Nature au sein du cabinet de conseil Baastel. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ? J’ai passé toute mon enfance au contact de la nature, dans une ferme familiale dans le Nord-Ouest de la France. Le remembrement agricole dans les années 70-80 avait déjà modifié substantiellement le paysage rural français, mais j’ai passé mon enfance à crapahuter dans les espaces naturels et les bosquets proches de la ferme familiale, à participer à des classes vertes dans un Centre de Protection de la Nature et à observer la nature environnante. J’ai certainement développé ma sensibilité environnementale et à la protection de la nature durant cette période. J’ai ensuite effectué des études en agronomie, puis en agro-économie internationale et enfin en économie des ressources naturelles, qui m’ont permis d’orienter mon parcours professionnel à l’international et dans le domaine de la protection de la nature. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? C’est à travers ma formation que mon orientation professionnelle s’est dessinée. D’un stage dans une plantation de bananes en Martinique dans le cadre d’un diplôme universitaire technologique en agronomie, à des stages dans un centre de recherche sur la canne à sucre en Afrique du Sud et auprès de petits producteurs de café au Honduras dans le cadre de mon diplôme d’ingénieur en agro-économie internationale (ISTOM), j’ai effectué une dernière année de master en économie des ressources naturelles au CERDI et un dernier stage sur la thématique de l’adaptation au changement climatique au Fonds Français pour l’Environnement Mondial. C’était il y 20 ans, cette thématique était assez nouvelle et avec une attention grandissante donc très formateur ! Dans la continuité de ce stage, j’ai été en poste pendant 2 ans à l’Agence française de développement (AFD) à Cotonou au Bénin dans le cadre d’un Volontariat international en administration. Je suivais le portefeuille développement rural et environnement, y compris un projet d’appui au Parc National de la Pendjari, mais également le montage des premiers projets soumis au Programme des Petites Initiatives (PPI) qui était à cette époque géré par l’AFD et mobilisait le personnel en agence pour accompagner les organisations de la société civile dans le montage de leur proposition de projet. J’ai donc eu la chance d’accompagner le montage des premiers projets PPI, avant que cette gestion ne soit ensuite confiée au Comité Français de l’UICN. Cette expérience au Bénin restera unique pour moi, que ce soit d’un point de vue professionnel mais également personnel. J’ai ensuite décidé de rejoindre le cabinet de conseil Baastel au Canada. J’ai débarqué tout frais du Bénin le 3 janvier 2009 à Gatineau au Québec sous une grosse tempête de neige. La transition était intense ! J’ai passé 5 années au Québec pour Baastel, à travailler principalement sur des projets d’adaptation au changement climatique en Afrique sub-saharienne et en Amérique Latine et à profiter des grands espaces canadiens. J’ai ensuite contribué à développer les activités de Baastel et nos équipes en Europe, à Bruxelles. Je suis depuis devenu l’un des associés du cabinet et ai pris la responsabilité de nos activités sur la protection de la biodiversité et les forêts. Je suis impliqué avec nos équipes sur des études de faisabilité de financement pour la protection de la biodiversité, la mise en place de systèmes et processus de suivi-évaluation, l’assistance technique et la mise en œuvre de projets et programmes, et enfin l’évaluation. Une belle diversité de prestations dans des géographies diverses ! Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? C’est également à travers mon parcours académique et professionnel que mon engagement dans la conservation de la biodiversité dans les pays en développement s’est façonné. Cette décision a été alimentée par une soif de découverte, d’échange et clairement d’aventure. Cet engagement a évolué dans le temps, et est ancré aujourd’hui autour de la nécessaire et très urgente protection d’espaces naturels soumis à des pressions et menaces croissantes et à la contribution que nous pouvons y apporter, avec nos équipes à notre échelle, à travers l’expertise que Baastel met à contribution sur des projets et programmes de conservation variés dans les différentes régions du monde en développement en particulier. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confronté dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes le plus fier ? Dans mon activité aujourd’hui ce que j’apprécie beaucoup est la diversité des initiatives, des géographies et des partenaires avec lesquels nous collaborons. Nous travaillons par exemple sur le montage de financement pour le développement et la gestion d’aires protégées terrestres et marines, la protection d’espèces spécifiques ou la réduction de pressions et menaces qui portent sur elles, mais aussi le développement d’outils de financement tels que les Fonds fiduciaires pour la conservation ou la finance biodiversité, l’assistance technique auprès de gouvernements et de partenaires ainsi que l’évaluation de projets, programmes et politiques publiques. L’initiative sur laquelle je suis le plus mobilisé aujourd’hui est un programme pour le développement résilient au changement climatique et sensible au genre du Parc National de Conkouati-Douli au Congo et du Complexe d’Aires Protégées de Binder-Léré au Tchad, mené conjointement par Noé, Baastel et Développement International Desjardins. Du fait de mon parcours personnel et professionnel, ma capacité de lier, avec l’appui de mon équipe, la problématique des changements climatiques à la conservation de la biodiversité et au développement des territoires ruraux, constitue certainement une valeur ajoutée. Quel est votre espèce favorite et pourquoi ? Je n’ai pas réellement d’espèce favorite. La biodiversité est grande, menacée et à

Interview de Raphaël Billé

Directeur du programme de la Tour du Valat et Président du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Raphaël, vous travaillez aujourd’hui en tant que directeur du programme au sein de la Tour du Valat. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ?  Travailler à la protection de la nature m’a toujours paru un objectif évident. Enfant, je ne l’ai pourtant pas beaucoup fréquentée, mais j’avais la chance d’habiter en province une maison disposant d’un jardin arboré en bord de rivière où j’ai pu observer écureuils et oiseaux, apprécier les odeurs, les lumières. Comme pour beaucoup d’enfants de ma génération, les documentaires diffusés à la télévision m’ont informé et fait rêver. Mes premiers engagements citoyens sont intervenus très tôt : cotisations à Greenpeace et la Fondation Cousteau avec mon argent de poche, manifestations anti-nucléaire… S’est ensuite ouverte une phase de lecture intense : « feuilles de choux », prospectus, puis ouvrages politiques et de vulgarisation scientifique. Internet n’existait pas, chaque publication qui passait à ma portée avait une immense valeur ! La principale difficulté pour moi a été de mettre des possibilités professionnelles concrètes derrière cet engagement. Les divers conseillers d’orientation et brochures d’information que j’ai consultés dès le collège m’ont suggéré que la protection de la nature était une impasse professionnelle. Travailler dans « les métiers de l’environnement », c’était s’orienter vers des secteurs plus sérieux, en pleine croissance et portés par de grandes entreprises prestigieuses : énergie, déchets, eau… Bref, il fallait être raisonnable. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? C’est donc par une formation d’ingénieur en génie civil que j’ai d’abord tenté de faire se rencontrer métier et engagement. L’erreur d’aiguillage m’est très vite apparue. Parti accomplir mon service national en coopération au Pakistan, j’ai eu la chance d’être encadré par deux brillants habitués des carrières à rebondissements, qui m’ont avant tout fait comprendre que si le monde professionnel déployait beaucoup d’efforts pour nous contraindre à des trajectoires linéaires, la liberté était affaire de motivation et d’un peu d’audace. C’est ainsi que depuis Islamabad, en 1998, j’ai envoyé une lettre (!) à Laurent Mermet, alors professeur à l’Engref, dont j’avais lu quelques écrits. Il a accepté de me rencontrer. Finesse d’analyse, culture, humour, bienveillance (et accessoirement une passion commune pour Bob Dylan) : j’avais frappé à la bonne porte et ce fut un nouveau départ. En quelques mois j’ai basculé définitivement vers la protection de la nature. Ma frustration initiale face à mes difficultés d’orientation a cédé la place à une volonté d’expérimenter autant de « portes d’entrée » que possible sur ce secteur professionnel qui est aussi un engagement, par curiosité et pour tenter d’y faire une petite différence à mon échelle. Doctorant en sciences sociales avec des terrains en France et à Madagascar, puis chef de projet biodiversité au PNUD en Indonésie, consultant notamment pour l’UICN, chercheur à l’Iddri sur les politiques de biodiversité et d’adaptation au changement climatique, puis assistant technique dans le Pacifique insulaire sur des enjeux à l’interface biodiversité / climat, puis de nouveau consultant… Je me suis essayé aux publications scientifiques, à la littérature grise, j’ai découvert le multilatéralisme environnemental, expérimenté l’appui aux politiques publiques, la gestion et l’évaluation de projets opérationnels, ou encore le plaidoyer. J’ai eu énormément de chance et travaillé aux côtés de collègues majoritairement formidables, dans des lieux merveilleux. Et me voilà depuis 2021 à la Tour du Valat, un lieu unique et magique au cœur de la Camargue qui œuvre depuis 70 ans à la protection des zones humides méditerranéennes. Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? J’ai toujours pensé qu’il y avait un intérêt intellectuel fort à retirer des allers-retours entre contextes d’action européens et « Sud », à identifier les grands mécanismes communs et les différences fondamentales – les premiers me paraissant bien plus significatifs que les secondes en matière de gestion de l’environnement. Ces allers-retours me semblent aussi une condition essentielle pour analyser les ressorts des arènes et mécanismes du multilatéralisme environnemental, et si possible y intervenir efficacement. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confronté dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes le plus fier ? En tant que membre de l’équipe de direction de la Tour du Valat, j’ai la chance d’être impliqué dans l’ensemble de son activité, qui est d’une richesse et d’une diversité assez uniques : Comprendre : la Tour du Valat publie plusieurs dizaines d’articles scientifiques par an, accueille des doctorants, post-docs, est impliquée dans des réseaux de chercheurs européens et méditerranéens. Elle a joué historiquement, et continue de jouer, un rôle clé dans la compréhension du fonctionnement des zones humides, la connaissance des espèces qui en dépendent, l’analyse des menaces qui pèsent sur elles et la conception de solutions pour y faire face. Gérer : propriétaire de plus de 3 000 ha de zones humides en Camargue, abritant 2 000 ha d’une réserve naturelle régionale strictement protégée aussi bien que des activités agricoles destinées à montrer la compatibilité entre agriculture et protection des zones humides, la Tour du Valat gère également des sites du Conservatoire du Littoral, fournit de l’assistance technique à un vaste réseau d’acteurs en France et dans l’ensemble du bassin méditerranéen, avec une implication désormais très forte dans l’effort global en faveur de la restauration écologique. Transmettre : les connaissances et expériences issues de nos activités de recherche et de gestion sont partagées au sein de ce réseau, autant qu’il nous permet de bénéficier en retour d’une extraordinaire diversité de pratiques et expertises à l’œuvre sur les trois rives de la Méditerranée. Convaincre : au-delà du partage, la Tour du Valat développe une activité de plaidoyer et de lobbying visant à influencer les décisions publiques et privées qui sont à l’origine de la dégradation extrêmement rapide des zones humides en Méditerranée. Chacune de mes journées ou presque me fait jongler

Interview de Marie Jacquier

Docteure Vétérinaire, Ambassadrice de la biodiversité au sein d’Univet Nature et Membre du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Marie, vous travaillez aujourd’hui en tant que vétérinaire au sein du Fonds de dotation Univet Nature. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ?  Bénévole pour le fonds de dotation Univet Nature durant mes études de vétérinaire, j’ai eu la chance en 2023 de poursuivre mes projets et mes actions en tant que salariée. Vers l’âge de sept ans le film « Deux-frères » de Jean Jacques Arnaud m’a révoltée et attristée. Le métier de vétérinaire est devenu pour moi un des moyens de protéger les animaux sauvages dans leur environnement naturel et de les soustraire au joug de l’Homme. Toutefois j’ai vite compris que la conservation de la faune sauvage est indissociable de la protection des milieux et du reste de la biodiversité. C’est pourquoi je travaille aujourd’hui au service de la protection de cet ensemble complexe, la « nature ». Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? En parallèle de mon doctorat vétérinaire je me suis notamment formée en écologie et en droit animalier afin d’avoir une vision plus large des écosystèmes et de mieux pouvoir en appréhender les enjeux de protection. C’est lors d’une mission de conservation à Ua Huka, aux Marquises, réalisée avec une consœur, le Dr Blanvillain que j’ai vécu et réellement compris les difficultés de terrain, au sens large, qui font obstacle à la conservation d’une espèce. J’ai également réalisé l’importance de l’épidémiologie et l’ampleur du rôle des espèces exotiques envahissantes dans le déclin d’espèces endémiques comme les oiseaux. Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? Nous sommes aujourd’hui dans une urgence d’action. Les pays en développement sont ceux qui concentrent un maximum de biodiversité, ce sont donc des lieux cruciaux qu’il faut protéger rapidement, efficacement et significativement. Par ailleurs, les espèces, de faune et de flore, que l’on trouve dans ces pays présentent souvent un fort taux d’endémisme, leur disparition serait alors irrémédiable. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontée dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes la plus fière ? La plus grande partie de mon travail consiste aujourd’hui à rechercher des fonds pour soutenir financièrement des ONG qui sont porteurs de projets sur le terrain. Le défi principal est celui de faire comprendre et de convaincre les entreprises et la société civile d’agir pour une cause dont l’urgence est impalpable et qui n’est pas encore assez mise en avant par nos décisionnaires politiques. Mon projet intitulé « L’Art au service de la Nature », réalisé en 2023, fut pour moi un moyen de montrer et de convaincre sur la nécessité de préserver la beauté du vivant pour ce qu’elle est, indépendamment de l’utilité qu’elle peut présenter pour nos sociétés actuelles. Je suis convaincue que pour mobiliser, persuader et pousser le plus grand nombre à agir, la beauté est l’un des premiers arguments. Quel est votre espèce favorite et pourquoi ? Mon espèce terrestre favorite est sans grande originalité le tigre (Panthera tigris). Mais invisibles à nos yeux ce sont les Chondrichthyens (raies, requins, chimères) qui me fascinent et me touchent. Leur fragilité dénote fortement de la méfiance qu’ils éveillent et des préjugés dont ils sont la cible, liés à la méconnaissance de ces animaux fabuleux. Comment voyez-vous l’avenir de la planète et les nombreux défis qui se posent aujourd’hui pour concilier à la fois les enjeux de protection de la nature et de développement ? Je pense qu’il est aujourd’hui impensable de dissocier protection de la biodiversité et avenir de l’humanité. Il ne peut y avoir de développement plus en avant sans protéger la source même qui le permet, à savoir notre planète Terre. Il est primordial de penser à un autre « développement », à une autre évolution de nos sociétés qui reviendraient à un taux de consommation raisonnable et viable pour nos écosystèmes. La sensibilisation et l’éducation sont des outils majeurs pour faire comprendre les enjeux de protection de la biodiversité, pour elle-même mais également pour la survie de l’humanité. Que vous apporte votre participation au groupe de travail Pays en développement et Biodiversité et vers quelles actions le collectif doit se tourner aujourd’hui ? J’ai encore très peu d’expérience dans le domaine de la conservation de la biodiversité et mes compétences m’orientent plutôt sur les animaux sauvages et particulièrement l’aspect sanitaire. Ce groupe de travail est pour moi une réelle source d’informations et d’apprentissage à travers les compétences et les expériences variées de chacun. Ce collectif doit nous permettre de mutualiser nos compétences et les retours d’expérience de chacun afin de mener des actions, rapidement, de plus en plus efficaces sur des sites où les enjeux semblent les plus importants.

Interview d’Emmanuelle Sarat

Coordinatrice de NatureXpairs et Membre du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Emmanuelle, vous êtes aujourd’hui Coordinatrice de NatureXpairs. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ?  J’ai passé mon enfance dans de jolis coins : Grenoble et ses montagnes, le Var et ses belles forêts méditerranéennes, puis, un grand saut vers la Californie, où j’ai eu la chance de grandir pendant 4 ans. C’est à cette époque que j’ai découvert les grands espaces, la nature encore très sauvage aux alentours de San Francisco, l’océan Pacifique, les forêts de séquoias, les déserts, et surtout les grands parcs américains. J’ai toujours aimé la nature : en primaire, je remplissais déjà les dictionnaires de plantes pour faire des herbiers, je collectionnais les plumes, les insectes… Aux Etats-Unis, quand nous visitions les parcs nationaux, je participais au programme « Junior ranger » et j’étais très fière d’arborer le badge qui nous était attribué en récompense ! C’est donc très naturellement que j’ai orienté mes études vers le métier d’ingénieur forestier puis ma carrière professionnelle vers la protection de la nature. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? Pendant mes études, l’appel des grands espaces et une soif de découverte d’autres cultures m’ont orientée vers l’option « gestion des écosystèmes forestiers tropicaux » proposée dans ma formation d’ingénieur forestier. Ce parcours m’a permis d’acquérir des notions de sociologie et de découvrir des approches inclusives de gestion des milieux et des ressources naturelles, qui sont indispensables dans la pratique de mon métier aujourd’hui. Il marque aussi le début d’une belle expérience en Guyane, où j’ai pu travailler sur les pratiques de chasse de différentes communautés et sur l’établissement d’un dialogue autour de la mise en place d’une réglementation dédiée, encore balbutiante sur le territoire à cette époque (quelques quotas mais pas encore de permis de chasser). Être confrontée à la multiplicité des pratiques culturelles et à la réalité des enjeux socio-écologiques sur ce territoire a été une première expérience enrichissante et surtout inoubliable. Mon parcours s’est ensuite poursuivi en métropole, à l’Office national de la Chasse et de la Faune Sauvage (devenu une composante de l’OFB en 2020), dans l’animation de réseaux d’acteurs autour de deux espèces protégées emblématiques du bassin de la Loire, le castor et la loutre. Il s’agissait de mettre en lien les diverses communautés naturalistes s’intéressant à ces espèces pour mutualiser les connaissances, se former à des protocoles de suivi communs, et à travailler ensemble sur la résolution de conflits homme-faune sauvage. Car si le Castor et la Loutre ne sont pas de grands prédateurs, ces deux espèces en reconquête de leurs territoires chamboulent les usages humains (le castor et sa construction de barrages provoquant des inondations et la loutre pouvant impacter certaines piscicultures). Trois ans plus tard, cette animation de réseau s’est développée sur une thématique préoccupante pour les gestionnaires d’espaces naturels : les espèces exotiques envahissantes. J’ai alors intégré l’équipe « Espèces » du Comité français de l’UICN, pour coordonner un groupe de travail national dédié aux invasions biologiques dans les milieux aquatiques. Ce groupe de travail a pris de l’ampleur et s’est transformé en Centre de ressources en 2017. Nous avons renforcé l’équipe, élargi le réseau d’acteurs, développé de nombreux outils de partage et d’acquisition de connaissances, mis en place une offre de formation, étendu le périmètre du centre de ressources aux espèces exotiques envahissantes marines et resserré les liens avec le réseau « Espèces exotiques envahissantes outre-mer » piloté par le Comité depuis 2005. Puis, après presque 9 ans en tant que coordinatrice de ce beau dispositif, j’ai eu envie d’élargir mes horizons et de renouer avec une approche multiculturelle de préservation de la biodiversité. En mai 2022, j’ai rejoint Réserves naturelles de France pour développer une initiative de coopération internationale autour des aires protégées, mobilisant les gestionnaires dans une approche de partage d’expérience entre pairs. Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? La biodiversité ne connait pas de frontières et dialoguer avec les autres pays sur sa protection m’a toujours paru comme une évidence. C’était d’autant plus vrai sur la thématique des espèces exotiques envahissantes, qui voyagent avec l’homme. Je me suis tournée vers l’international d’abord par curiosité, pour comprendre comment d’autres pays abordent les différentes problématiques, et voir quelles solutions ont été mises en place, pour s’en inspirer. Puis, pour s’enrichir mutuellement et partager nos réussites, mais aussi nos échecs. Ayant été au contact de gestionnaires d’espaces naturels pendant toute ma vie professionnelle, j’ai toujours apprécié leur humilité, leur capacité à agir à leur niveau, sur les territoires qu’ils chérissent, en toute modestie. Leur curiosité et leur recherche permanente de solutions me donne envie de jouer ce rôle de passerelle entre les gestionnaires de différents pays. Souvent, ils n’osent pas aller au contact de leurs pairs, encore plus dans les pays en développement. Trop éloignés, parfois complexés de ne pas connaitre la langue ou la culture, ou de n’avoir d’expérience qu’au sein de leur territoire, il faut les accompagner pour aller au contact des autres et les rassurer sur le fait qu’ils disposent d’une véritable expertise, qui intéresse et qu’ils sont en mesure de transférer à leurs pairs. Je fais ce constat pour tous les gestionnaires d’aires protégées que je côtoie, un peu partout dans le monde. J’aime jouer ce rôle de facilitatrice et révéler ces compétences cachées, pour aboutir à un enrichissement mutuel des pratiques. Mais c’est voir de belles aventures humaines débuter, et parfois de l’amitié entre gestionnaires de différents pays, qui m’anime le plus. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontée dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes la plus fière ? Notre initiative, hébergée par Réserves naturelles de France, NaturExpairs, « The French Hub for Protected areas and people”, est récente et nous sommes en pleine phase de construction. C’est une

Interview de Daisy Tarrier

Directrice d’Envol Vert et Membre du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Daisy, vous êtes aujourd’hui Directrice d’Envol Vert. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ?  Travailler dans l’environnement a toujours été une évidence pour moi. Mon père est entomologiste. Petite je passais toutes mes vacances dans la nature, les forêts, les rivières, et plus je grandissais plus j’étais sensible à son discours de destruction des écosystèmes et comment les espèces, même les plus petites, en étaient victimes. Bien que je n’aie pas eu l’opportunité de faire des études scientifiques, dès mes premiers stages il a été naturel pour moi de rechercher des structures en lien avec la conservation de la nature. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? J’ai travaillé presque 10 ans au WWF. J’ai eu plusieurs postes mais le premier reste mon coup de cœur. J’étais en charge d’un programme de conservation de la Loire. J’étais jeune, je ne connaissais pas grand-chose en environnement et c’était particulièrement gratifiant de réunir plus de 12 organisations autour de sujets comme la morphodynamique des rivières, les tourbières. Un quotidien partagé avec des personnes passionnantes et engagées. J’ai aussi travaillé sur le premier guide de consommation des ressources halieutiques. Puis je suis partie au Pérou, en volontariat, pour travailler sur la forêt et les communautés autochtones. Ça a été l’occasion de m’isoler profondément dans l’Amazonie (un vrai régal), mais aussi de me confronter à la réalité des communautés autochtones. J’ai pu, entre autres, permettre la légalisation d’un territoire de communautés locales. J’ai aussi réalisé de nombreuses évaluations de projets de coopération internationale comme consultante. C’est toujours extrêmement enrichissant de sortir de son domaine pour découvrir ce qu’il se fait ailleurs. Enfin, le meilleur pour la fin, ma plus belle expérience a été la création d’Envol Vert bien sûr. Partir de zéro, réfléchir à tout, toucher à tout puis intégrer peu à peu des professionnels engagés qui on mit leur pierre à l’édifice pour que l’ONG soit ce qu’elle est aujourd’hui. Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? D’abord parce que je trouve la forêt tropicale extraordinaire. Son humidité, le foisonnement de vie, l’exubérance de la chlorophylle. Ce que certains appellent l’enfer vert est pour moi un paradis. Ensuite, car je pense qu’il y a en Amérique latine d’énormes défis qui méritent toute notre attention : conservation du poumon de la planète, pays avec la plus grande biodiversité au monde. Ce n’est pas rien. Et finalement parce que tout ceci se mélange à des aspects de bien être humain, qui sont passionnants. Quand on arrive à reconnecter la forêt avec l’humain au point qu’elle ne soit plus sa limite mais son vecteur de développement et de bien-être, c’est qu’on a gagné. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontée dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes la plus fière ? On travaille depuis toujours sur des projets d’agroforesterie pour obtenir moins de compétition entre l’agriculture et la forêt mais, plus récemment, on se recentre sur des projets de conservation de l’existant. De façon surprenante, il est plus difficile de conserver que de planter des arbres. Alors qu’il serait bien plus efficace de ne pas détruire ce qui existe depuis des milliers d’années. Ce travail va de pair avec celui de développer des alternatives économiques à la déforestation pour améliorer les conditions de vie locale. En Colombie, nous avons créé une marque communautaire (Tamandua) dont je suis particulièrement fière. Nous faisons aussi un gros travail de capitalisation pour rendre disponible l’expérience acquise depuis 2011. Dans un tout autre registre, nous avons créé l’outil Empreinte Forêt qui calcule le risque de déforestation lié à nos consommations. Nous l’avons développé dans 3 pays et nous travaillons à ce qu’il devienne un référentiel public en France. Pour finir, nous développons depuis quelques années des actions de plaidoyer, notamment sur les questions de traçabilité.  Nous faisons partie d’une coalition qui a assigné en justice le groupe Casino pour non-respect de la loi de devoir de vigilance, au Brésil et en Colombie. Un sujet complexe et difficile à vulgariser. Quel est votre espèce favorite et pourquoi ? Le Noyer Maya, un arbre qui pousse du Mexique au Pérou. D’abord il est magnifique et en plus il est plein de vertus. Sa graine est un riche aliment plein de protéines pour nous comme pour la faune (singes, tapirs…). Il permet aussi d’alimenter les vaches en fourrage (feuilles) quand il est planté en système sylvopastoral, et en plus il fixe le CO2 dans le sol pour le transformer en calcaire. Comment voyez-vous l’avenir de la planète et le nombreux défis qui se posent aujourd’hui pour concilier à la fois les enjeux de protection de la nature et de développement ? J’aurais préféré avoir un joker car je suis connue de mes amis pour être assez pessimiste sur la capacité de l’humain à se développer durablement. Quand tout le monde veut manger de la viande, avoir une voiture, prendre l’avion pour aller en vacances, acheter un téléphone dernier cri tous les ans, et j’en passe, il est difficile d’imaginer être soutenable avec 8 milliards d’habitants. Et ce n’est pas très éthique de dire aux populations des pays en « développement » qu’ils ne peuvent pas eux aussi accéder aux mêmes « avantages ». Que vous apporte votre participation au groupe de travail Pays en développement et Biodiversité et vers quelles actions le collectif doit se tourner aujourd’hui ? Je crois dans les synergies, je ne pense pas que travailler chacun de notre côté permette d’avancer aussi vite que la planète en a besoin. Le groupe de travail « Pays en Développement et Biodiversité » permet de mettre en relation des acteurs majeurs. Personnellement, ça peut aussi bien m’apporter des contacts, des connaissances que des

Interview de Charlotte Meyrueis

Directrice de Cœur de Forêt et Membre du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Charlotte, vous êtes aujourd’hui Directrice de Cœur de Forêt. Pouvez-vous vous présenter, et préciser notamment les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la protection de la nature ?  Depuis toute petite, j’ai baigné dans un univers familial sensible et ouvert vers le jardin et la nature. Aux côtés de semis, boutures, crassula, bonsaï, orchidées, … j’ai découvert les époustouflantes capacités du monde du végétal et ai voulu en faire mon métier pour produire des végétaux en France. J’ai rapidement bifurqué vers des actions à l’international avec Cœur de Forêt pour aller à la rencontre, mieux connaître et préserver la biodiversité tropicale et les populations locales qui la préservent. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? Je suis ingénieure en horticulture et paysage, avec une spécialité pour la production de végétaux. J’ai intégré Cœur de Forêt à la sortie de mes études en évoluant sur des missions très variées de gestion de projet, d’appui technique, de recherche de fonds, de gestion administrative et financière, … une aptitude à être multi-casquettes à l’image des besoins des petites associations. Mes plus belles expériences sont les rencontres humaines faites sur le terrain lors des missions et des immersions dans la forêt ou les campagnes de nos zones d’intervention (Cameroun, Bolivie, Madagascar, Indonésie, …). Même si j’en suis consciente au quotidien, c’est toujours un choc émotionnel de voir par ses propres yeux la réalité du terrain, la misère, les difficultés, … mais aussi la force de caractère, l’espoir, la gratitude, la fierté, … qui peuvent se voir dans les yeux des équipes et bénéficiaires avec qui nous travaillons. C’est avec cette énergie et responsabilité que je vis d’autres belles expériences aux côtés de nos soutiens financiers qui nous font confiance pour agir sur la vie de ces personnes et les écosystèmes dans lesquels elles vivent. Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? J’ai toujours été fascinée par l’histoire des explorateurs, par les découvertes de nouvelles espèces végétales et leurs usages par les populations locales. Cette biodiversité et ces savoirs accumulés depuis des millénaires se perdent malheureusement par la destruction des espaces naturels ou la perte de transmission entre les générations. En m’investissement dans la recherche d’un modèle de développement qui préserve la biodiversité locale et respecte les capacités de renouvèlement des ressources naturelles, j’ai le sentiment d’accomplir un pas vers plus d’équité et de participer à une course contre la montre pour préserver ce qui peut encore l’être. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontée dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes la plus fière ? Aujourd’hui, nous rencontrons de nombreux défis au sein de Cœur de Forêt, et en particulier celui de répondre aux enjeux titanesques de la préservation des forêts avec nos moyens financiers et humains limités. Nous travaillons sur l’adaptation des solutions fondées sur la nature telles que l’agroécologie et la gestion ou restauration d’écosystèmes forestiers, ainsi que leur appropriation par les populations locales. Ces actions s’inscrivent dans le temps long, et la mesure de leurs impacts d’autant plus ! Dans une société habituée à tout avoir en peu de temps, cette vision rencontre encore trop peu d’adhésion pour soutenir et attendre des résultats palpables qui arriveront dans plusieurs années. Ce qui n’empêche pas de mettre en place les moyens pour pouvoir mesurer d’ores et déjà les premiers résultats de nos actions. C’est un sujet sur lequel nous souhaitons travailler plus en profondeur car il permet d’avoir un retour d’expériences sur nos propres actions en vue de les améliorer mais aussi de pouvoir valoriser et être transparents sur nos actions. Depuis 15 ans, il y a beaucoup de réalisations dont je suis fière ! Que Cœur de Forêt soit devenue ce qu’elle est aujourd’hui : une association à l’écoute et agissant sur le terrain, avec une vision pragmatique et ambitieuse, des équipes engagées, intègres et compétentes, c’est beaucoup ! Quel est votre espèce favorite et pourquoi ? La biodiversité est si riche qu’il est difficile d’avoir une espèce favorite ! J’apprécie le port libre des grands arbres majestueux comme les hêtres, les chênes sous nos climats, mais aussi les couleurs des feuillages qui se panachent pour créer une autre lecture des arbres que leur échelle individuelle. Sous climat tropical, c’est la densité et le foisonnement de la végétation que j’aime observer pour identifier les familles botaniques, la structure des forêts et le monde du vivant qu’elles abritent. Comment voyez-vous l’avenir de la planète et le nombreux défis qui se posent aujourd’hui pour concilier à la fois les enjeux de protection de la nature et de développement ? Je suis convaincue que ces nombreux défis reposent sur une meilleure connaissance des humains au monde du vivant. C’est en améliorant cette connaissance auprès du plus grand nombre que nous saurons comment préserver ses richesses. Cette prise de conscience s’accompagne d’une évolution des modèles économiques. C’est pourquoi nous avons fait le choix dès la création de notre association en 2005 d’intégrer des actions de développement et de sensibilisation, en complément des actions de reforestation. Agir sur ce dernier axe sans intégrer les deux premiers ne peut apporter une réponse durable à l’action menée. Que vous apporte votre participation au groupe de travail Pays en développement et Biodiversité et vers quelles actions le collectif doit se tourner aujourd’hui ? Le groupe de travail rassemble des acteurs qui agissent dans les conditions difficiles des pays en voie de développement. Se rassembler permet de se sentir moins seuls ! C’est aussi l’occasion de mieux percevoir l’étendue des actions de préservation de la biodiversité. J’y découvre des structures agissant dans des contextes similaires aux nôtres ou au contraire des enjeux autour de la faune (braconnage, trafic, conflit humain-faune) sur lesquels nous travaillons peu chez Cœur de Forêt. Notre contribution

Interview d’Aliénor Scrizzi

Membre du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Aliénor, vous travaillez aujourd’hui en tant que consultante indépendante. Pouvez-vous présenter les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la conservation de la nature, en particulier dans les pays en développement ? Originaire de Bretagne, j’ai grandi à la campagne et passé mon enfance à jouer dehors. La nature représentait pour moi une source inépuisable d’aventures possibles et de choses à découvrir. En même temps j’ai pris très tôt conscience de la disparition des espèces, de notre impact en tant qu’humains sur l’environnement. Je pense que mon envie de préserver la nature remonte à cette époque. Plus tard, j’ai compris que protéger les espèces sauvages voulait aussi dire considérer les besoins des humains qui vivent avec, et qui dépendent des mêmes ressources. Depuis 2022, je propose, en tant que consultante indépendante, d’accompagner les acteurs de terrain dans le développement, le suivi et l’évaluation d’approches visant à réduire les conflits Homme-faune auxquels ils font face. En plaçant l’humain au cœur de mon approche, j’aborde la question des conflits entre groupes d’acteurs autour de la gestion de la faune, centrale dans la résolution des problèmes de coexistence sur le long terme. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? En parallèle d’une formation initiale en biologie et en agronomie, j’ai d’abord abordé les questions de conservation à travers l’écotourisme, en tant que guide de safari au Botswana et en Afrique du Sud. J’ai complété mon diplôme d’ingénieure en agronomie en 2015, en contribuant à un programme de recherche sur l’atténuation des conflits humains-éléphants mené par le Cirad au Zimbabwe. En 2017, j’ai rejoint l’ONG française Awely. J’y ai d’abord coordonné une étude commanditée par l’IUCN/KfW, sur les pratiques mises en œuvre par les organisations bénéficiaires du programme tigre ITHCP – Integrated Tiger Habitat Programme – afin d’améliorer la coexistence humains-tigres/léopards. Entre 2019 et 2022, j’ai travaillé pour Awely comme responsable des programmes, où j’ai coordonné les projets de conservation des grands singes (RD Congo, Cameroun) et d’atténuation des conflits Homme-faune (France, Népal). Mes plus belles expériences… difficile de choisir ! Je crois que la plus instructive d’entre elles a été la réalisation de l’étude sur les conflits Homme-tigre pour l’IUCN. J’ai eu la chance de visiter de nombreux projets sur le terrain, interrogeant plus d’une centaine de personnes sur place… cela a été une expérience très riche ! Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la conservation de la biodiversité à l’international et en particulier dans les pays en développement ? Au départ, je voulais travailler pour la conservation des grands mammifères en Afrique australe. J’ai toujours adoré le bush… après mon expérience dans le monde du safari, j’avais envie d’y retourner pour faire quelque chose pour la conservation. Aujourd’hui, mon engagement pour la conservation dans les pays en développement me permet de sortir de notre système occidental, de m’ouvrir à d’autres cultures, à d’autres rapports à la nature, et au vivant. Les pays en développement sont ceux qui souffrent le plus des effets du réchauffement climatique et de la perte de biodiversité, et j’ai la sensation que nous avons une part de responsabilité, ou en tout cas un rôle à jouer pour la conservation et le développement dans ces pays. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontée dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes la plus fière ? La période actuelle est pour moi une période de « transition », car j’ai quitté mon poste au sein d’Awely tout récemment. A présent, je développe mon activité de consultante indépendante, et j’ai en parallèle repris un Master de recherche en écologie et en dynamique des populations. Je n’en suis qu’au début, mais mon premier défi va être de trouver ma place en tant que consultante, auprès des organisations qui œuvrent sur le terrain. En parallèle, je réfléchis à la meilleure manière de pouvoir orienter mes actions de recherche pour qu’elles servent au mieux la conservation. Les réalisations dont je suis la plus fière… et bien je dirais que je suis plutôt fière de mon parcours, qui n’est pas très linéaire mais qui finalement me ressemble pas mal. Quel est votre espèce favorite et pourquoi ? Difficile de n’en choisir qu’une… mais spontanément je réponds le tigre. D’abord pour une raison très personnelle, car c’est avec cette espèce que j’ai fait mes premiers vrais pas dans la conservation. Aussi car le tigre et plus largement les grands prédateurs et l’homme entretiennent une relation particulière : ce sont des bêtes féroces dans notre imaginaire, mais timides et discrètes en réalité. Je trouve qu’ils cristallisent le problème de partage de l’habitat et de cohabitation avec la faune. Si, dans nos sociétés, nous parvenions à cohabiter avec eux, cela voudrait dire que nous aurions fait un sacré pas en avant dans notre acceptation de la présence des autres êtres vivants ! Comment voyez-vous l’avenir de la planète et le nombreux défis qui se posent aujourd’hui pour concilier à la fois les enjeux de protection de la nature et de développement ? Si je me laisse aller, je suis un peu inquiète. J’ai du mal à imaginer comment il nous sera possible de concilier la demande en énergie et en matières premières des sociétés humaines avec la protection de la biodiversité, quand on voit à quel point les ressources se font rares… Mais le pessimisme ne pousse pas à l’action, et j’ai plutôt envie d’être à fond dans tout ce que je peux faire pour apporter ma pierre à l’édifice. Et j’ai confiance en la prise de conscience actuelle, en tous les mouvements de contestations et toutes les initiatives qui sont nées pour que cela change.   Que vous apporte votre participation au groupe de travail Pays en développement et Biodiversité et vers quelles actions le collectif doit se tourner aujourd’hui ? J’aime l’idée de partage et d’échanges. Je suis convaincue que l’on peut aller très

Interview de Romain Calaque

Membre du Bureau du Groupe de travail Pays en développement & Biodiversité Romain, vous travaillez aujourd’hui en tant que consultant indépendant. Pouvez-vous présenter les raisons qui vous ont conduit à travailler dans la conservation de la nature, en particulier dans les pays en développement ? J’ai grandi dans le 6ème arrondissement à Paris (Quartier latin). Mes parents me disent que depuis que j’ai 4-5 ans, je souhaite partir protéger les animaux en Afrique. Il y avait un lien avec toutes les images de l’Afrique que nous recevions à cet âge (télé, images, etc…). En grandissant, il s’imposait que les animaux et cet univers était en train de disparaître, passant d’une hypothèse à une affirmation puis à la 6ème extinction. Cela a conforté mon intérêt pour travailler dans la conservation de la nature. J’ai aussi été très sensibilisé à cette question à la lecture de Romain Gary, notamment des Racines du ciel et de la Lettre à l’éléphant. Pour l’anecdote, lorsque j’étais en études vétérinaires, je rêvais de travailler avec la faune sauvage mais on m’avait averti qu’il y avait peu de places dans ce domaine. Pour un stage, j’avais candidaté au zoo de la Palmyre (l’un des rares zoo avec un vétérinaire résident) et je m’étais dit que si j’arrivais à obtenir ce stage alors je continuerai dans la faune sauvage. J’ai eu ce stage et cela a sûrement été déterminant dans mon engagement. Par la suite, j’ai participé à la création d’une association étudiante sur la faune sauvage qui nous permettait de rencontrer de nombreux professionnels puis je suis parti au Gabon pour un premier emploi de volontaire. Quel est votre parcours professionnel et quelles sont vos plus belles expériences ? Je suis vétérinaire de formation, c’est ce qui m’a conduit en Afrique. Puis je suis devenu expert. Je suis parti en brousse pour la première fois à la fin des années 90, en Afrique Centrale, pour un projet de soutien à des Chimpanzés orphelins. A cette occasion, je suis allé voir Jeff, qui était un chimpanzé orphelin remis en liberté un peu particulier car asocial. Nous avons passé plus de deux heures ensemble, à interagir et jouer. Cet évènement a ancré en moi les raisons pour lesquelles j’étais parti, a cristallisé mes rêves d’enfant. C’est aussi grâce à cet évènement que j’ai commencé à se faire rapprocher la protection de la nature et ma passion pour la politique. En effet, cet évènement a mis en exergue l’empathie (théorisé par Frans de Waal dans La politique du chimpanzé) et l’altruisme (effet réversif identifié par Darwin par lequel la sélection naturelle tend à faire émerger un mécanisme de groupe : le groupe prend soin de tous ses membres, en particulier les plus faibles) dont sont dotés les chimpanzés. Par la suite, je suis parti dix ans au Gabon, d’abord pour les Grands Singes (gorilles) puis j’ai obtenu mon premier emploi pour une ONG de conservation américaine (Wildlife Conservation Society) en tant qu’administrateur d’une équipe. J’ai évolué petit à petit en tant que chef de projet jusqu’à manager de la protection de la nature, Directeur adjoint pour le Gabon. Suites à des problèmes budgétaires, mon chef perd son poste et un des bailleurs se désengage engrangeant une perte de 50% du budget total. Je prends donc sa suite pour gérer l’organisation et engager un plan social de plus d’une vingtaine de personnes. Ceci m’a fait plonger dans le monde « merveilleux » du langage du management et de la recherche de financements. C’est avec cette expérience que je me rends compte des liens étroits de notre activité de conservation de la nature avec la politique, je décide de partir du Gabon où j’avais passé 10 ans de ma vie. Je décide également de rompre avec le management et devient conseiller-expert pour WCS. A ce moment-là, j’ai commencé à travailler dans tous les pays de la région. Une mission dans l’est de la RDC a été tout particulièrement marquante étant donné le contexte de guerre. J’ai découvert une espèce incroyable, on aurait dit un photo-montage, un couplement de zèbre et de girafe. C’est l’Okapi. Je suis donc arrivé dans cette réserve d’Okapi 6 mois après une grosse crise avec les Maï-Maï. Un jour, ils ont tué le garde (sectionné les deux jambes) puis sont rentrés dans le village. Le lendemain matin, alors que la plupart des collègues de l’ONG avaient fui dans la forêt, sur la place du village, les autres ont été regroupés et tués (en tout, 12 personnes) puis tous les okapis du refuge ont été abattus. Un garde et une femme de garde ont été brulés vifs au milieu du village, l’horreur absolue… Cette situation a fait apparaître la question sous-jacente du foncier et des ressources naturelles (minerais exploités par les militaires) et le fait que notre métier était pris dans un cadre politique beaucoup plus large. Par la suite, j’ai commencé à travailler avec mes amis camerounais sur la gouvernance car c’est un très bon cheval de Troie : Comment utiliser la gouvernance pour traiter de la question politique sans le dire (afin de conserver les financements) ? C’est à ce moment que je suis devenu consultant pour des ONG et des bailleurs. Maintenant je conseille principalement l’Union Européenne. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui et quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confronté dans le cadre de vos actions ? Les réalisations dont vous êtes le plus fier ? Actuellement, je travaille principalement sur les projets biodiversité de l’Union Européenne en Afrique du Centre et de l’Est. Depuis le début d’année, mon portfolio de projets s’est agrandi vers les pays classés en crise par l’UE (Soudan et Soudan du Sud, Afghanistan, Haïti, etc…). Mon rôle est de conseiller l’UE au siège mais aussi dans les pays partenaires via les délégations de l’UE sur leurs initiatives biodiversité et de conservation. Avec le non-renouvellement des Accords de Cotonou, c’est une phase particulière avec des procédures plus souples et concurrentielles dans le cadre du lancement de la nouvelle programmation. Ceci