Trafic d’espèces sauvages : 25 recommandations pour lutter contre le commerce illégal en France

Alors que s’ouvre aujourd’hui au Panama la 19ème Conférence des Parties de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES COP19), le Comité français de l’UICN formule 25 recommandations concrètes pour enrayer le trafic de ces espèces sur notre territoire. A la fois pays d’origine, pays de destination et pays de transit de ce commerce, la France a une forte responsabilité pour lutter contre cette criminalité environnementale. La surexploitation d’espèces sauvages figure parmi les principales menaces pour la biodiversité, touchant des milliers d’espèces animales et végétales classées dans la Liste rouge mondiale des espèces menacées de l’UICN. Leur trafic constitue aujourd’hui l’une des activités criminelles transnationales les plus lucratives au monde, représentant jusqu’à 23 milliards d’euros par an. Il apparaît souvent associé à d’autres activités illicites (comme le blanchiment d’argent ou la corruption) et alimente parfois des groupes armés et des réseaux terroristes. Pour faire face à cette menace, la 19ème COP de la CITES rassemble durant onze jours les représentants des Etats parties à la convention et des ONG du monde entier, du 14 au 25 novembre à Panama City. Des décisions importantes sont attendues pour renforcer la régulation du commerce international de nombreuses espèces victimes de la surexploitation et des trafics. Parmi les points à l’agenda cette année, figurent notamment des enjeux portant sur les éléphants d’Afrique et le commerce de l’ivoire, les hippopotames, les rhinocéros blancs, différentes espèces de crocodiles et de tortues, de requins requiem et de raies guitare, une grenouille lémur arboricole, ou encore différentes essences de bois tropicaux. Des sujets concernant le renforcement des contrôles et la lutte contre les fraudes seront particulièrement discutés. Le Comité français de l’UICN attend également des avancées pour les petits requins-marteau et les concombres de mer exploités commercialement, dont la protection est proposée par l’Union européenne. Au-delà du caractère international de ces enjeux, l’action de chaque pays sur son territoire est essentielle. Dans la géographie des trafics d’espèces sauvages, la France est à la fois un pays source, un pays de destination et une plaque tournante de flux internationaux illicites. Nous avons un engagement moral à agir car ce sont chaque jour des centaines de kilos d’espèces sauvages qui sont saisies à l’arrivée des vols internationaux (pangolins, primates, chauves-souris, antilopes, poissons, agoutis, insectes…) : pour le seul terminal T2 de l’aéroport de Roissy, plus de 36 tonnes de denrées périssables illégales ont été saisies en 2021, dont plus de 10 tonnes de viande de brousse Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l’UICN Dans ce terminal pourtant, seuls 20 agents des douanes officient pour un flux de 24 000 passagers / jour, estimant saisir environ 10% des denrées illégales. Au-delà des atteintes aux espèces menacées, les risques sanitaires sont élevés, avec l’importation possible de zoonoses (maladies portées par des animaux et transmissibles aux humains) via ces trafics. Les primates et les chauves-souris sont par exemple les principaux vecteurs d’Ebola. Et de nombreuses autres espèces sont connues pour porter des agents pathogènes pouvant former chez l’humain des maladies infectieuses potentiellement graves. Face à l’ampleur des enjeux, le Comité français de l’UICN plaide pour une action plus forte et plus déterminée et formule 25 recommandations. Parmi celles-ci, Sébastien Mabile, avocat et Vice-Président du Comité français de l’UICN, souligne que : Il est essentiel de renforcer les cadres réglementaires et appliquer des sanctions effectives, proportionnées et dissuasives à l’encontre des auteurs de ces crimes environnementaux, en réhaussant par exemple les sanctions des délits concernant les espèces au même niveau que les autres trafics Sébastien Mabile, avocat et Vice-Président du Comité français de l’UICN De son côté, Jean-Philippe Rivaud, cofondateur et vice-président de l’association du réseau des procureurs européens pour l’environnement, expert du Comité français, insiste sur « la sensibilisation des magistrats des parquets sur la possibilité actuelle de retenir des qualifications pénales assorties de la circonstance aggravante de bande organisée ». Plus largement, il est nécessaire de renforcer la formation et la spécialisation des magistrats. D’autre part, le rapport demande également de : Améliorer le soutien financier aux structures d’accueil des animaux saisis ou confisqués, une proposition particulièrement soutenue par l’Association française des parcs zoologiques ; Améliorer la coordination entre les organes de gestion et les différentes autorités de contrôle à l’échelle locale avec, par exemple, la création de cellules d’enquêtes opérationnelles communes « douanes-OFB-DREAL » aux échelons départementaux ou régionaux ; Renforcer les moyens et les capacités des services de contrôle, notamment par l’augmentation du budget affecté aux missions des services douaniers aéroportuaires et par la formation de chiens de la brigade cynotechnique des aéroports à détecter les principales espèces sauvages transportées (ou leurs produits) ; Accroître la responsabilité et l’engagement du secteur de la logistique et du transport, en particulier aérien ; Sensibiliser et responsabiliser les voyageurs en lançant des campagnes d’information massives, notamment sur les réseaux sociaux et dans les lieux de départ et arrivée ; Uniformiser le poids des bagages en soute à 23 kilos maximum en classe économique pour tous les vols commerciaux, y compris en provenance d’Afrique, afin de réduire  Pour renforcer son implication, le Comité français de l’UICN décide aujourd’hui de se doter d’un inter-groupe d’experts réunissant parmi son réseau de spécialistes des compétences juridiques et scientifiques. Pour appuyer la mise en œuvre des recommandations du rapport, tous les acteurs concernés seront impliqués, en particulier les pouvoirs publics et les autorités judiciaires (juges et magistrats), les agents de contrôle déployés sur le terrain (douanes), les transporteurs aériens et les aéroports, pour obtenir des avancées concrètes dans la lutte contre le trafic d’espèces sauvages. TÉLÉCHARGER LA PUBLICATION

Les zones humides sont notre « assurance-vie » face aux crises combinées du climat et de la biodiversité

A l’occasion des COP Climat et Ramsar qui se tiennent en Egypte et en Suisse, il est urgent de donner une nouvelle impulsion à la protection des zones humides qui sont de véritables solutions fondées sur la nature pour lutter contre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité. 2022 est en passe de battre tous les records – températures, vagues de chaleur, sécheresses – en Europe, révélant la vulnérabilité de notre agriculture, de notre gestion forestière, de notre mix énergétique et de nos économies face à ces phénomènes annoncés depuis longtemps par les scientifiques mais mal anticipés. Rhin, Loire, Pô, mais également Yangtsé ou Parana… autant de fleuves jusque-là puissants qui cet été n’étaient que des fantômes se faufilant dans un lit de sédiments craquelés par le soleil. Dans le même temps, les rapports s’accumulent attestant l’accélération de l’effondrement de la biodiversité, tissu vivant de la planète. Les effectifs des populations de vertébrés sur la planète ont diminué de 69% depuis 1970, et cet effondrement atteint 83% pour les espèces d’eau douce[1], signe de la destruction massive des zones humides. Ces deux crises, climat et biodiversité, sont intimement liées et s’alimentent l’une l’autre. Elles sont les deux facettes d’une crise systémique qui puise ses racines dans notre relation erronée au monde du vivant. Une relation “contre Nature”, contre ces millions d’espèces dont nous sommes partie intégrante, dépendante et solidaire. C’est dans ce contexte de tensions inégalées que se déploie en l’espace de seulement quelques semaines une série inédite d’évènements internationaux dédiés à la nature et au climat : les Conférences des parties (COP) des traités intergouvernementaux portant sur les zones humides[2], le climat[3], le commerce des espèces[4] et enfin la biodiversité[5]. Cette séquence est une occasion unique de faire un arrêt sur image, interroger les engagements, les ambitions et les articulations entre ces traités… et donner une nouvelle impulsion. Une transition urgente, mais entravée par de trop nombreuses résistances Les motifs d’inquiétude ne manquent pas à l’approche de ces rendez-vous internationaux : Le rythme de disparition des zones humides sur la planète ne faiblit pas malgré les engagements répétés des Etats ; un récent rapport du PNUE[6] sur le climat montre que les progrès de la communauté internationale sont « terriblement insuffisants » pour tracer un chemin crédible vers l’atteinte des objectifs de l’accord de Paris ; côté biodiversité, après l’échec patent des objectifs d’Aïchi qui devaient engager la reconquête de la biodiversité au cours de la période 2011-2020, le nouveau cadre qui se dessine pour la décennie en cours s’annonce trop peu ambitieux et manque toujours cruellement d’un mécanisme de redevabilité des Etats. Inventer un nouveau partage de l’eau en plaçant le vivant au centre Accaparement de l’eau en plaine dans des méga-bassines ou en montagne pour produire de la neige de culture, « chant du cygne » d’acteurs agricoles ou touristiques qui refusent de s’adapter face à l’inéluctable. Arbitrages impossibles entre irrigation des cultures, production hydroélectrique, refroidissement des centrales nucléaires, usages domestiques ou industriels face à une eau trop rare pour satisfaire les divers besoins auxquels nos modèles de production et de consommation nous ont habitués. Il est urgent d’accepter l’évidence, de reconsidérer notre rapport à l’eau et au vivant, de changer nos comportements qui affectent profondément le grand cycle de l’eau. Face à des besoins grandissants et à une disponibilité en eau de moins en moins prévisible et pilotable, nous devons réinventer ses usages et son partage, en laissant sa juste part à la nature. Cette nature que nous ne devons plus considérer comme une variable d’ajustement de nos systèmes de production, mais bien comme leur socle, comme le fondement de nos vies et de nos économies. Les zones humides, pourvoyeuses de solutions face aux défis sociétaux croissants Les zones humides[7], longtemps perçues comme insalubres, constituent l’écosystème le plus détruit de la planète, connaissant un déclin trois fois plus rapide que la forêt. Mais au fil de leur disparition, elles se révèlent être l’écosystème qui contribue le plus à l’humanité. Plus d’un milliard de personnes en dépendent directement pour leur existence et bien plus encore bénéficient de leurs pouvoirs extraordinaires. Elles sont les « reins de la nature », purifiant l’eau que nous polluons. Gigantesques éponges, elles captent les précipitations de plus en plus irrégulières et souvent massives, atténuent les pics de crue, rechargent les nappes phréatiques et soutiennent les débits des rivières lors des sécheresses plus longues et intenses. Les hydrologues l’attestent : la façon la plus efficace et durable de stocker l’eau et de la rendre disponible pour divers usages est de s’assurer que les nappes phréatiques et les zones humides soient pleinement fonctionnelles et interconnectées. Alors que les défis sociétaux – sécurité alimentaire, changement climatique, approvisionnement en eau, santé humaine… – n’ont jamais été aussi intenses, il est urgent de protéger et restaurer massivement les zones humides. Ce sont des solutions très efficaces, peu coûteuses et offrant de multiples bénéfices collatéraux. Des Solutions fondées sur la Nature. Notre assurance-vie. Ce texte est soutenu par Francis Hallé, Botaniste Erik Orsenna, écrivain, membre de l’Académie frnçaise, Président de l’Initiative pour l’Avenir des Grands fleuves Françoise Nyssen, Editrice et ancienne ministre Allain Bougrain Dubourg, Président de la LPO Jean-Paul Capitani, Editeur Vincent Munier, Photographe Charlélie Couture, Artiste Emma Haziza, Hydrologue Jérôme Bignon, Président de RAMSAR France Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature André Hoffmann, Président de la Fondation Tour du Valat Maja Hoffmann, Fondation LUMA Arles Vera Michalski-Hoffmann, Fondation Tour du Valat Frédérique Tuffnell, Vice-Présidente de RAMSAR France Wolfgang Cramer, Biologiste CNRS, Institut Méditerranéen Patrick Duncan, Biologiste CNRS Marc-André Selosse, Biologiste Rémi Luglia, Président de la Société Nationale de Protection de la Nature Véronique Andrieux, Directrice Générale, WWF France Charlotte Meunier, Présidente des Réserves Naturelles de France Didier Babin, Président du comité français du programme Man and Biosphere Didier Réault, Président de Rivages de France Jean Jalbert, Directeur général de la Tour du Valat Jean-Marie Gilardeau, Président du Forum des Marais Atlantiques Luc Barbier, Vice-Président du CEN Hauts de France Laurent Godé, Secrétaire de Ramsar